Pierre Bayle

Pierre Bayle

Pierre Bayle est mort en 1706, il y a trois cents ans. On se figure mal aujourd’hui à quel point sa pensée a été déterminante pour la genèse de la philosophie de Lumières : Bayle a été lu par tous les grands penseurs européens, et notamment Montesquieu, Voltaire et Diderot. Mais Bayle appartient aussi à l’histoire du protestantisme, et en particulier à celle du Refuge huguenot.

Fils et frère de pasteur, converti au catholicisme pendant un an et demi puis revenu à la religion de ses pères, il doit s’exiler de son Ariège natal en 1670. Il part étudier la théologie à Genève, où il se sent davantage attiré par la philosophie. Il remplit alors des fonctions de précepteur en différents endroits avant de décrocher en 1675 un poste de professeur de philosophie et d’histoire à l’Académie protestante de Sedan, où il est sous la protection du théologien Pierre Jurieu. Lorsque cette Académie est fermée, en 1681, Bayle et Jurieu s’exilent à Rotterdam où ils enseignent à l’Ecole illustre, un petit établissement qui ne compte que quelques étudiants.

Au cours des 25 ans qui suivent, Bayle publie des livres qui le rendent célèbre parmi ses coreligionnaires, mais aussi auprès des catholiques modérés du royaume de France et dans les milieux cultivés d’une Europe qui parle et lit alors le français. Ses Pensées diverses sur la comète (1682), où il se consacre à une critique subtile de la superstition, son décapant Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « contrains-les d’entrer » (1686) où il dénonce la répression qui s’abat sur ses frères à la Révocation de l’Edit de Nantes, son journal où il donne pendant trois ans des Nouvelles de la République des Lettres (1684-1687) assoient sa notoriété.

Après la Révocation et les bouleversements politico-militaires qui s’ensuivent, il est bientôt soupçonné, en particulier par son collègue et ancien ami le pasteur Jurieu, de trahir la cause protestante et d’être athée. Il se lance dans la rédaction d’un énorme Dictionnaire historique et critique (1696, 2e éd. 1702) qui lui vaut la célébrité. Bayle y fait preuve d’une incroyable érudition et d’un humour souvent ravageur. Il y discute de toutes sortes de questions et notamment de la religion. C’est lui qui, le premier, pose dans toute sa radicalité le problème du mal : comment concilier l’existence du mal et du malheur avec l’affirmation selon laquelle Dieu est bon et tout-puissant ?

Bayle est souvent considéré comme un esprit fort, qui met systématiquement en question les évidences et interroge les croyances. Il est surtout un défenseur inlassable de la liberté de conscience, et l’avocat de la tolérance religieuse, y compris contre les théologiens de sa famille confessionnelle, et pas seulement entre chrétiens : les politiques devraient comprendre que la violence et le fanatisme sont causés par la prétention que toute religion proche du pouvoir a d’être seule détentrice de la vérité. Si l’on acceptait la coexistence des croyances, si l’État et l’Église étaient séparés, la paix civile serait bien mieux garantie et l’on pourrait parfaitement laisser les juifs et les musulmans exprimer leurs convictions respectives sans risque.

Bayle se veut fidèle aux principes de la foi réformée, mais il en refuse les spéculations vaines à ses yeux. Il accompagne ainsi l’évolution et la crise du calvinisme dogmatique, ce qui lui vaut de retentissantes polémiques avec ses coreligionnaires. Bien qu’il ne fasse pas œuvre de théologien, l’apport de Bayle sur ce point est déterminant : il a contribué à changer ce qu’est le protestantisme, et le rapport des chrétiens à leur propre histoire.

Plusieurs manifestations sont organisées en cette année 2006, qui soulignent le rayonnement de l’œuvre de Bayle et son impact intellectuel en Europe ; qui rappellent aussi combien sa réflexion a influencé, sur le plan moral, l’évolution des mentalités de son époque à nos jours. En ce dimanche 3 septembre, Pierre Bayle est à l’honneur à l’assemblée annuelle du Musée du Désert à Mialet. Des colloques universitaires sont organisés, dès ce mois-ci en Ariège, puis en novembre à Paris et décembre à Rotterdam. Une association Pierre Bayle a été créée, présidée par Pierre Joxe : elle a pour but de faire connaître l’œuvre de ce penseur inclassable.

Il vaut la peine de se pencher sur la vie et sur la pensée de Bayle. Ses réflexions, en un temps qui voit le retour des intégrismes et des fanatismes de tout poil, prennent un tour extraordinairement actuel. Ce grand intellectuel protestant est assurément l’un de ceux qui ont le plus contribué à transformer notre regard sur les religions en général, et sur le christianisme en particulier : il l’approche sans indulgence, mais sans hostilité, et renvoie chaque croyant aux exigences de sa propre foi.

(Emission du Comité Protestant des Amitiés Françaises à l’Etranger, diffusée le dimanche 3 septembre 2006, sur France-Culture, à 8 h 25.)

Pierre Bayle par Hubert Bost

par Hubert Bost
Lettre N°38

Hubert Bost, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études (Paris), a publié cette année une biographie, Pierre Bayle, chez Fayard, et un recueil d’études, Pierre Bayle historien, critique et moraliste, chez Brepols. Il a organisé avec Olivier Abel et Antony McKenna un colloque, « Les éclaircissements de Pierre Bayle » du 8 au 10 novembre 2006, à Paris, contribuant à mieux faire connaître l’originalité et la richesse de la pensée de Pierre Bayle, posant à nouveau la question des interprétations à partir des « Eclaircissements » du Dictionnaire historique et critique. Renseignements sur l’association et les colloques : Hubert.Bost@ephe.sorbonne.fr

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