Négligée voire oubliée depuis longtemps, l’œuvre de Madame de Staël est cette année réapparue au premier plan de l’actualité culturelle à l’occasion du bicentenaire de sa mort : de Paris, ville où elle vit le jour en 1766, jusqu’à Coppet, son château du Pays de Vaud où elle vécut en exil, les spectacles, expositions et colloques se sont succédé ces mois-ci. Mais c’est encore l’édition qui en 2017 a le mieux honoré cette femme de lettres, Madame de Staël ayant fait son entrée, au printemps dernier, dans la collection de la Pléiade, aux éditions Gallimard, tandis qu’un volume de la collection Bouquin lui a été consacré aux éditions Robert Laffont.

Celle que la postérité nommera Madame de Staël ou la baronne de Staël est née sous le nom de Germaine Necker.

Fille du banquier genevois Jacques Necker, devenu ministre des finances de Louis XVI, petite-fille de pasteur par sa mère, Suzanne Curchod, elle est élevée dans la foi calviniste et reçoit une éducation politique et religieuse libérale. Fréquentant très tôt les salons où ses parents reçoivent ministres et diplomates, mais également philosophes et savants des Lumières, parmi lesquels Diderot, d’Alembert ou Buffon, Germaine Necker y développe son goût pour l’écriture, rédigeant dès cette époque ses premiers essais littéraires.

Mariée en 1786 au baron de Staël, ambassadeur du roi de Suède à la cour de France, Germaine Necker, devenue Madame de Staël, ouvre son propre salon où défile la jeune génération politique et intellectuelle.
Survient la Révolution. Necker, d’abord rappelé par Louis XVI, démissionne et se réfugie en Suisse, à Coppet. Sa fille ne le rejoint qu’après la chute de la monarchie. C’est que Germaine de Staël suit les événements avec passion et rentre à Paris dès que possible. Elle n’aura de cesse toute sa vie durant de chercher à analyser ce bouleversement politique. Elle développe ses idées sur le bonheur des peuples et sa vision libérale et républicaine à travers plusieurs essais : De l’influence des passions sur le bonheur, qui parut sous le Directoire, en 1796, Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution française, rédigé en 1798 mais publié à titre posthume, ou encore ses Considérations sur la Révolution française, ouvrage également posthume.
Avec le livre inachevé Dix années d’exil, ces trois essais ont ainsi été réunis sous le titre « La passion de la liberté » dans le volume de la collection Bouquin récemment paru et brillamment présenté par Laurent Theis, avec une préface de Michel Winock, auteur en 2010 d’une biographie sur Madame de Staël.
De son côté, le volume de la Pléiade est tout entier consacré à l’œuvre romanesque de Madame de Staël, réunissant son essai De la littérature à ses deux grands romans qui sont Delphine, paru en 1802, et Corinne, paru en 1807, œuvres qui remportèrent un immense succès et valurent à son auteur la célébrité dans toute l’Europe.

Loin de n’être que de simples fictions romanesques, ces deux romans se révèlent éminemment politiques et présentent des héroïnes qui sont l’une comme l’autre victimes du joug social, sous lequel elles doivent vivre leurs passions amoureuses, illustrant avec éclat les préoccupations « pré-féministes » de Madame de Staël.

Mais il faut également y voir une critique à peine voilée de la dictature impériale qui pèse alors sur toute l’Europe.
En effet, elle lutte à distance avec Napoléon, qui après l’avoir exilée loin de Paris ira jusqu’à faire interdire et même détruire son livre De l’Allemagne, jugé « point français » par son ministre de la police Savary.

Retirée dans son château de Coppet jusqu’à la chute de l’Empire, Madame de Staël y fait figure de principale adversaire intellectuelle de l’empereur, réunissant autour d’elle ce que l’on désigna plus tard comme le « groupe de Coppet », formé de nombreux écrivains, penseurs et hommes d’Etat, au milieu desquels il faut distinguer son plus proche compagnon, l’écrivain et philosophe Benjamin Constant, Vaudois et protestant comme elle, avec qui elle entretint jusqu’à la fin de ses jours une relation sentimentale tumultueuse.

C’est justement à cette relation entre deux des plus grandes célébrités de leur temps que la fondation Bodmer, à Genève, a choisi de consacrer une belle exposition, achevant ainsi dignement ce cycle commémoratif qui a singulièrement remis en lumière l’œuvre littéraire et philosophique de Madame de Staël.

 

Par Louis Burkard

Chronique mensuelle des Amitiés huguenotes internationales (anciennement Comité protestant des amitiés françaises à l’étranger) diffusée sur France Culture, à 8 h 55, le 3 décembre 2017.

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