Louis Tronchin et Jean-Frédéric Ostervald sont deux personnalités importantes de la période qui voit le protestantisme passer de l’époque des orthodoxies à celle des Lumières. Figure marquante pour toute une génération de penseurs réformés (dont Pierre Bayle et Jean Le Clerc qui ont été ses élèves), Louis Tronchin fut, pendant près de vingt-cinq ans, le correspondant de Jean-Frédéric Ostervald après avoir été son professeur de théologie.

 

La correspondance que nous avons publiée en juin dernier chez l’éditeur suisse Alphil avec le concours de l’Association suisse pour l’histoire du Refuge huguenot, couvre en effet les années 1683 à 1705. Elle permet de jeter un regard nouveau sur les chantiers qu’ouvrent alors les deux hommes et qui vont transformer profondément la théologie et les pratiques calvinistes francophones.

 

Ce sont surtout deux gros dossiers qui intéressent les deux théologiens : le catéchisme et la liturgie.

Convaincu que le catéchisme réformé insiste trop sur la doctrine et pas assez sur les mœurs, Ostervald va rédiger lui-même un catéchisme entièrement nouveau à la rédaction duquel Tronchin va contribuer par ses conseils. Le résultat, publié en 1702, va rencontrer l’opposition très vive des autorités religieuses bernoises qui en interdiront la publication, mais en vain. Le catéchisme d’Ostervald finira pourtant par être utilisé dans toute la Suisse et même au-delà. En 1744, il devient le catéchisme officiel des Eglises réformées de France. Avec l’avancée du siècle, il sera traduit en allemand, en anglais, en italien et même en persan. La Société anglaise des missions, la Society for the Propagation of the Gospel, le fera même traduire dans les dialectes des indiens du Canada où il servait encore à la fin du XIXe siècle. En France, son succès ne s’estompera que dans la deuxième partie du XIXe siècle. En 1850, c’est encore le catéchisme le plus utilisé par les pasteurs protestants de France.

Le deuxième dossier, la liturgie, occupe aussi nos deux théologiens de manière intense. Tous deux sont convaincus que la liturgie de Calvin ne correspond plus au siècle dans lequel ils vivent. Trop doctrinale, trop concentrée sur le péché et pas assez sur l’engagement moral du fidèle, celle-ci doit, selon eux, être rénovée. Ils vont donc y travailler intensément en tentant d’y intégrer des prières tirées de la liturgie anglicane ou des liturgies anciennes. C’est aussi à eux que nous devons d’avoir vu le Te Deum refaire son apparition dans le culte sous la forme du « Grand Dieu nous te bénissons » – du moins pour ce qui est du texte, la mélodie, elle, sera composée plus tard.

Bien sûr, la correspondance entre les deux hommes, plus de 200 lettres et 35 annexes, ne porte pas que sur des questions religieuses. Elle permet aussi de saisir sur le vif la préoccupation de deux théologiens pour les grands événements du leur temps : situation politique des cantons suisses, guerre de succession d’Espagne ou succession de Neuchâtel qui voit s’opposer les prétendants français, anglais et allemands.

 

Enfin, et ce n’est pas le moindre apport de cette correspondance, celle-ci nous permet de mesurer l’impact exercé par le traumatisme de la révocation de l’Edit de Nantes sur le clergé protestant de l’époque et les implications, théologiques et pratiques, de la nouvelle donne constituée par cette situation. Ainsi, les deux hommes s’interrogent sur l’opportunité, pour les galériens réformés, d’ôter ou non leur bonnet au moment de la célébration catholique de l’eucharistie. Fallait-il en effet autoriser les galériens à ôter leur bonnet en signe de respect et éviter ainsi les punitions corporelles qui les attendaient, ou convenait-il au contraire de leur imposer de le garder afin de préserver pure leur foi et leurs pratiques ?

 

Caisse de résonance des préoccupations qui taraudent alors l’univers du Refuge huguenot, la correspondance entre Louis Tronchin et Jean-Frédéric Ostervald constitue un document unique de cette période fondamentale de l’histoire du protestantisme de langue française, entre Réforme et Lumières.

 

par Pierre-Olivier LECHOT

Chronique mensuelle des Amitiés huguenotes internationales (anciennement Comité protestant des amitiés françaises à l’étranger) diffusée sur France Culture, à 8 h 55, le 5 mars 2017.

 

Bibl. Olivier Fatio et Pierre-Olivier Léchot, Louis Tronchin – Jean-Frédéric Ostervald, Correspondance, 1683-1705. Publications de l’Association suisse pour l’histoire du refuge huguenot – Publikationen der Schweizerichen Gesellschaft für Hugenottengeschichte, 800 p.

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