Périple de Pierre Conrad Fries      Nous avons déjà évoqué Jean Hus et Comenius. Le mouvement issu de cette piété tchèque et du piétisme allemand rayonna jusqu’en France au XVIIIe siècle. Le journal de voyage de Pierre Conrad Fries que vous venez de retranscrire et publier aux éditions Le Croix Vif en constitue un témoignage exceptionnel !

 

En 1761-62, un clandestin fait un long voyage. C’est plus précisément un montbéliardais, déguisé en pharmacien et dûment muni d’un passeport établi à Genève, qui entreprend ce périple de 18 mois dans la France du Sud. Pierre Conrad Fries est un ancien pasteur luthérien ayant rejoint l’Unité des frères, dite Eglise morave. Comment fut-il accueilli en France ? Il est reçu à bras ouvert, par les « réveillés », ceux qui sympathisent avec la piété des frères moraves; en revanche parfois assez sèchement par ceux qui tiennent à l’ « orthodoxie ».

Notre voyageur parcourt ce qu’on désigne comme « croissant huguenot », de Lyon à Bordeaux en passant par les Cévennes. Il tisse des liens avec ces protestants qui, selon la rigueur de la loi, ne devraient plus subsister en France, en utilisant les réseaux de contacts créés par ses précurseurs. Le climat est à la méfiance et la clandestinité. C’est à travers son prisme de piété morave que nous pouvons jeter un coup d’œil inhabituel sur les protestants de l’époque. Le protestantisme français du XVIIIe siècle, lors de la période dite du « Désert », loin de ressembler à un bloc uniforme, est caractérisé par une grande diversité : « orthodoxes », piétistes, séparatistes, inspirés et millénaristes. Le millénarisme est fort répandu, notamment auprès des ministres qui, comme Paul Rabaut, sont persuadés que le règne de mil ans (le millenium) est imminent, et qu’au moment de la parousie, seconde venue annoncée par le Christ lui-même, les protestants seront rétablis dans leurs droits, et le pouvoir de Rome aboli.

 

A un moment, notre voyageur observateur se mue en acteur. En effet, le fameux ministre Jean-Louis Gibert, bâtisseur de maisons d’oraison, l’invite à remplacer un confrère malade. Ceci nous vaut la description d’une tournée de trois mois en Saintonge suivie d’une excursion au Poitou. Voilà un témoignage tout à fait exceptionnel d’un pasteur en exercice, protégé et pris en charge par les Anciens. Durant tout son parcours, Fries n’hésite pas à donner la parole à ses interlocuteurs et avant tout à ses confrères. Le journal de Fries, intitulé Réveil des cœurs, constitue une vue panoramique de la vie religieuse des protestants à l’époque de Calas. En effet, ce sont les dernières années de l’oppression en attendant un nouveau climat préparé par le Traité sur la tolérance de Voltaire.

 

Le lecteur qui veut connaître la vie quotidienne de la minorité protestante ne sera pas déçu par le Journal de Fries tellement l’analyse du diariste est précise et fine. Il s’agit d’une succession d’aventures et de rencontres que Jean-Paul Chabrol, spécialiste des camisards, qualifie, dans la préface, de « road-movie ». A plusieurs égards, le lecteur gagne l’impression de pénétrer dans un pays en train de faire sa mue : Fries y détecte le progrès des Lumières, à savoir l’impact du rationalisme et du déisme sur le sentiment religieux, pendant ces années cruciales de 1761-1762. Il exprime ce paradoxe, formulé par Emile G. Léonard : « Le XVIIIe siècle, période de déclin à le regarder dans un sens, est aussi une ère de renouveau à le voir dans l’autre ».

 

par Dieter Gembicki : émission du Comité protestant des amitiés françaises à l’étranger diffusée sur France Culture, à 8 h 55, le 7 septembre 2014.

Bibl. : Dieter Gembicki et Heidi Gembicki-Achtnich, Le Réveil des cœurs. Journal du frère morave Fries (1761-1762), Ed. Le Croît Vif, 2013, 521 p, 29 €. Version numérique 7,49 sur le site WWW.croitvif.com

Laisser un commentaire