1ere de couverture du livre de Norton Cru : Témoins       En cette année commémorative du centenaire de la Première Guerre Mondiale, les grands récits du carnage de 14-18 font leur réapparition en vitrine des librairies : Le Feu d’Henri Barbusse, Les croix de bois de Roland Dorgelès, Le grand troupeau de Jean Giono, bien d’autres encore. Si ces livres doivent évidemment leur notoriété au talent littéraire de leurs auteurs, ils la doivent aussi pour une bonne part au fait que ces auteurs furent, comme soldats, des témoins directs des événements racontés.

Pourtant, dès la parution de ces premiers récits, un soldat s’interrogea sur leur valeur et leur authenticité et décida d’en entreprendre la critique, après avoir été frappé par les nombreuses inexactitudes et même les mensonges que colportaient certains d’entre eux.

Cet homme, Jean Norton Cru, est né en 1879 dans un petit village de l’Ardèche, d’un père pasteur et d’une mère anglaise. Il a passé son enfance sur l’île de Maré, non loin de la Nouvelle-Calédonie, où son père avait été envoyé comme missionnaire. De retour en France, Jean Norton Cru a d’abord été instituteur. Bilingue, il est devenu professeur d’anglais avant d’obtenir un poste à l’université de Williamstown aux Etats-Unis.

 

A peine la guerre déclarée, Jean Norton Cru rentre en France pour s’engager. Pendant plus de deux ans, il est au front dans les tranchées, subissant de durs combats en Argonne et en Champagne. Il participe à la bataille de Verdun, en juin et juillet 1916, éprouvant là une expérience terrifiante. Fin janvier 1917, il est détaché comme interprète auprès de l’armée britannique, ce qu’il vit comme une délivrance de Dieu.

 

Après la guerre, alors que se multiplient les mémoires et les romans de guerre, Jean Norton Cru se met à l’œuvre. Il veut parler, car se taire se serait trahir : « une trahison d’un passé de souffrances incomprises, une trahison des amis disparus, une trahison du serment fait jadis de tout dire dès qu’on le pourrait, une trahison du dépôt sacré de vérité que chacun portait en soi ».

 

Parler en vérité, faire sortir la vérité, donc rassembler tous les témoignages disponibles, les analyser, les passer au crible de la critique, et dénoncer les mensonges.

 

Son livre, qui prend naturellement le titre Témoins, sort finalement en 1929, après plusieurs années d’un épuisant travail. Jean Norton Cru y donne l’analyse et la critique de plus de 300 livres par quelques 250 auteurs.

 

Dans sa préface, il détaille sa méthode et démonte les légendes comme les clichés : fleuves de sang, piles de cadavres, attaques en rangs serrés, etc. Cru dénonce également les lieux communs sur l’intrépidité des poilus, montrant comment la peur fut au contraire le lot de tous les soldats. Sa critique n’épargne ainsi ni les auteurs nationalistes, ni les auteurs pacifistes, les uns et les autres prisonniers de leurs œillères.

 

Seul vaut le témoignage de quelques hommes, des soldats du rang, qui ont fait la guerre avec leur corps et avec leur cœur et ne font pas de littérature avec la guerre.

 

C’est pourquoi la sortie de Témoins ne tarde pas à faire polémique. La remise en cause de l’authenticité des plus célèbres récits, au premier rang desquels ceux de Barbusse et Dorgelès, déclenche contre l’auteur des attaques d’une rare virulence.

 

Mais de nombreux lecteurs, parmi lesquels beaucoup d’anciens combattants, le remercient pour la rigueur de son travail qui permet notamment de mettre en valeur les récits de Maurice Genevoix réunis dans le livre Ceux de 14.

Les événements politiques des années 30 et le bouleversement de la Seconde Guerre Mondiale feront bientôt tomber l’œuvre de Jean Norton Cru dans l’oubli.

Il meurt en 1949, ayant dit de son livre : « J’aime Témoins avec passion, moins parce que le livre porte mon nom, que pour la beauté, la force, la vérité qu’y apportent les fragments divers de tant de livres généraux issus de vies de guerre réelles et que je veux perpétuer, sauver de l’oubli… livres qui sont ma vie, qui me font ce que je suis. »

Pour en savoir plus sur Jean Norton Cru, la dernière livraison du Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, intitulée « Les protestants français et la première guerre mondiale », offre plusieurs excellents articles, dont un, de Frédéric Rousseau, sur la vie et l’œuvre de cet auteur méconnu.

 

Par  Louis Burkard : émission du Comité protestant des amitiés françaises à l’étranger diffusée sur France Culture, à 8 h 55, le 2 novembre 2014.

Bibl. Les protestants français et la première guerre mondiale, BSHP (Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français), tome 160, janvier-février-mars 2014, 25 €. Textes réunis par Patrick Cabanel et André Encrevé (à se procurer à la bibliothèque de la SHPF, 54 rue des Saints-Pères, aux heures d’ouverture de la bibliothèque). Une vingtaine d’articles évoquent cette période tragique au prisme du protestantisme : Eglises, organes de presse, aide des Eglises internationales lors de la reconstruction, évocation de l’action de différents groupes et personnalités (pasteurs, aumôniers, femmes de pasteurs, juristes, intellectuels). Notre président, Denis Carbonnier, retrace l’historique du Comité protestant de propagande à l’étranger, créé en 1915, rebaptisé en 1927 Comité protestant des amitiés françaises à l’étranger.

Laisser un commentaire