photo du grand temple de RomeLe 8 février 2014 a été célébré avec éclat, en présence du maire de Rome, Ignazio Marino et des autorités régionales du Latium, le centenaire du temple de la place Cavour, entièrement restauré pour l’occasion grâce au concours de la ville de Rome, des Affaires Culturelles et du mécénat privé.

L’inauguration le 8 février 1914, en présence de deux mille personnes, avait déchainé la polémique de la presse catholique, malgré un accueil favorable du roi Vittorio Emanuele III.

Situé dans le très cossu district de Prati, sur la vaste place Cavour, près du Palais de Justice, il fait face à Saint-Pierre, sinon dans un geste de défi, du moins de confrontation délibérée. Rien de fortuit dans cet emplacement : il s’agit de montrer et témoigner de la présence évangélique à Rome, après des siècles de bannissement et de persécutions. Derrière la place Cavour, le château Saint-Ange fut la prison des évangéliques au XVIe siècle et c’est là que fut supplicié le réformateur humaniste Gian Luigi Pascale (1560).

L’architecture de cette église vaudoise est résolument moderne, voire révolutionnaire, avec le parti du ciment armé et du style « Liberty » (équivalent italien de notre « art nouveau ») dans une ville traditionnelle telle que Rome à cette époque ; c’est donc un édifice très original (1ère construction en ciment armé et seule église « Liberty » de la capitale).

Ce qui frappe également c’est sa dimension monumentale ; avec 1200 places, c’est le plus grand temple italien après celui du corso Vittorio-Emmanuele à Turin (si l’on excepte l’église épiscopalienne Saint Paul de Rome) ; l’intérieur est grandiose et le visiteur saisi lorsqu’il y pénètre.

Rien de semblable à une église calviniste : l’édifice est recouvert de fresques s’inspirant de la Rome paléochrétienne, afin d’attester que le culte évangélique s’inscrit dans une histoire locale séculaire, en lien avec les débuts du christianisme. Il s’agit d’affirmer le caractère italien du protestantisme, sa « romanité » : plus qu’une église protestante, il se veut un lieu d’annonce de l’Evangile. Je dirai que c’est tout le mérite du mécène du projet, Emma Kennedy (elle et son mari, un richissime magnat américain presbytérien, consacrèrent leur fortune aux œuvres éducatives et religieuses, notamment en faveur du protestantisme italien) de n’avoir pas imposé le style néo-gothique si en vogue chez les anglo-saxons, jusque dans les temples anglicans en Italie.

Cette italianité se trouve encore dans l’évocation sur le pupitre en bois, de deux moines pré- réformateurs, Arnaldo Da Brescia et Savonarole, dont les effigies sont sculptées, à côté de celles de Luther et Calvin.

Plus encore que les fresques, ce sont les verrières qui saisissent par leur beauté spectaculaire. Elles scandent toute la nef de part et d’autre, sur trois rangées de chaque côté.

L’iconographie est biblique ; là où les églises catholiques ont le chemin de croix, prévaut ici l’itinéraire du croyant, avec la représentation des sacrements, de la vie en Christ, un chemin du Salut, illustrant les citations de la Bible. La qualité des matériaux, le renom de l’architecte (Rutelli, marié à une vaudoise) des artistes bronziers, mosaïstes comme des entrepreneurs sont de premier ordre ; des orgues imposantes (facteur Vegezzi-Bossi, illustre représentant d’une dynastie de facteurs depuis la Renaissance) sont installées dans le chœur, derrière la table de la Cène et le pupitre.

Mais il est temps de rendre hommage à l’auteur de ce splendide décor.

Fresques et vitraux sont l’œuvre de Paolo Paschetto (1895-1963). Fils de pasteur, c’est l’un des maîtres des arts décoratifs italiens au XXe siècle ; on lui doit les magnifiques vitraux de la casina de la villa Torlonia, les décors de plusieurs palais de l’Etat, à Rome, une abondante œuvre picturale (dont une partie a été léguée à la Table Vaudoise – Torre Pellice) et l’emblème de la République italienne (1946).

Il a beaucoup œuvré pour son Eglise, notamment avec les fresques et vitraux des temples de la via XX Settembre (Quirinal) ou de la via Teatro Valle (Largo Argentina) à Rome mais aussi de Bologne, tous également remarquables au plan artistique.

Lorsque cet édifice fut construit, il n’y avait pas de congrégation, c’était un pari d’évangélisation dans les nouveaux quartiers de la capitale naissante, en plein essor. Alors que la première église italienne, rue du IV Novembre (place de Venise) construite en 1883 grâce au marquis Especo, devait se fondre dans l’architecture civile, le temple de piazza Cavour marque donc une rupture notable ; en outre, grâce à la générosité de Mrs Kennedy, l’église fut assortie de deux immeubles latéraux avec gymnase, dispensaire, salle pour les soldats, presbytères, locaux pour les écoles du dimanche et la jeunesse.

Crée à la veille de la guerre de 14, ce temple témoigne de l’utopie des protestants issus du Risorgimento et de l’unité italienne, de protestantiser l’Italie ; après la guerre, avec la fin de l’Italie libérale et le fascisme, c’en sera fini de ce rêve. Pourtant, malgré les désillusions et la crise des années 1968, l’œuvre a grandi et il s’est développé une importante communauté, souvent issue du monde catholique romain ou libre-penseur, qui n’est pas sans rayonnement dans la cité, par delà les cercles communautaires. Signalons que c’est la paroisse de l’écrivain et cinéaste Cristina Comencini, comme ce fut celle de son père Luigi Comencini.

Le temple de piazza Cavour est un exemple unique au monde dans l’architecture protestante, conjuguant inspiration paléochrétienne et art nouveau, dans un esprit qui rompt avec le style traditionnel du temple vaudois des vallées piémontaises, selon sa vocation de proclamation de la Parole et service des hommes.

 

Par Thierry Rousset : émission du Comité protestant des amitiés françaises à l’étranger diffusée sur France Culture, à 8 h 55, le 5 octobre 2014.

1ere de couverture Il Tempio Valdese   Pour approfondir :

  www.chiesavaldesepiazzacavour.it, site de la paroisse, qui comporte des reproductions de vitraux

Exposition, visites et concerts au temple tout au long de 2014

 

 

 

Une grande rétrospective Paolo Paschetto Affiche Retrospective  PaoloPaschettoau musée de la villa Torlonia jusqu’au 28 septembre 2014 à Rome.

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