L’austère Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français propose pour ce début d’été 2008 un numéro qui sort un peu de l’histoire traditionnelle, pour s’intéresser au cinéma.

Le thème de ce numéro réalisé par l’historien André Encrevé, avec la collaboration de Jean Lods, est donné dans le titre : « Protestantisme et cinéma français ». Ce titre reprend celui d’un colloque qui s’est tenu à la BNF, en novembre 2007, organisé par le « Groupe de recherches sur l’histoire des protestantismes ».

Une partie du thème concerne l’image des protestants dans le cinéma français, l’autre partie la part des protestants parmi les cinéastes français.

Je retiendrai ici le premier aspect, la représentation des protestants dans le cinéma français.

Cette représentation est d’abord celle d’une histoire, l’histoire des protestants français. Trois films sont présentés par différents spécialistes :

  • « La reine Margot » de Patrice Chéreau (1994)
  • « Les camisards » de René Allio (1970)
  • « La colline aux mille enfants » de Jean-Louis Lorenzi (1994).


Il s’agit de trois temps symboliquement très forts dans la mémoire des Français et particulièrement des protestants français. Trois temps d’extrême violence, mêlant politique et religion : violence des guerres de religion du XVIe siècle, violence de la guerre des camisards entre 1702 et 1704, et pour le XXe siècle violence de l’occupation nazie et de Vichy.

Dans ces trois temps, les protestants français sont représentés comme les victimes de ces violences, la minorité persécutée pour sa foi religieuse : c’est le cas, bien sûr, dans le massacre de la Saint-Barthélemy, qui est au centre de la « Reine Margot » ; mais c’est aussi le cas dans « Les camisards », où la répression religieuse depuis la révocation de l’édit de Nantes, est montrée dès la première scène du film, la messe imposée aux « nouveaux convertis » ; dans « La colline aux mille enfants », des protestants – au Chambon-sur-Lignon-s’identifient aux juifs, nouvelle minorité persécutée.

Dans ces trois temps tels que les présentent les trois films, les protestants français ne sont pas seulement dans le rôle de victimes ou en compassion avec les victimes. Ils sont aussi à des degrés divers des résistants. Résistance des consciences, non violente, autour du pasteur André Trocmé et de sa femme Magda, et de tant d’anonymes qui ont sauvé des enfants juifs réfugiés sur le Plateau (« La colline aux mille enfants »). Résistance violente des camisards, rendant coup pour coup les armes à la main, inventant la guérilla moderne pour réclamer la liberté de conscience. Résistance des protestants, aussi, mais plus elliptique, dans la « Reine Margot » : une scène du film évoque le combat de la Réforme protestante à l’échelle de l’Europe, résumée par un appel de La Môle à continuer ce combat contre l’ancien monde.

– L’image des protestants dans le cinéma français est-elle seulement celle d’un passé glorieux ? Force est de reconnaître que l’image des protestants français comme groupe social et religieux, comme minorité socio-culturelle, est faible. Dans sa conclusion, André Encrevé remarque que les figures qui permettent le mieux une caractérisation socio- religieuse, celles des pasteurs, sont très peu présentes dans les films français (dans 7 films seulement, d’après le décompte de Jean Domon). En contrepartie, les rares figures de pasteurs sont mieux traitées que dans le cinéma de pays à protestantisme majoritaire (qu’on songe aux pasteurs dans les films de Bergman!). On note un certain intérêt du cinéma français pour les femmes pasteurs: on se souvient de Fanny Ardant jouant ce rôle dans « L’amour à mort » d’Alain Resnais (1984) ; le rôle reste cependant conventionnel, sans guère de spécificité par rapport au rôle masculin plus traditionnel.

D‘une manière générale, sauf précisément dans « l’Amour à mort » et dans les « Destinées sentimentales », adaptation par Olivier Assayas, du roman de Chardonne, la dimension spirituelle, théologique, personnelle, de la vocation pastorale est à peine effleurée par les cinéastes français. Il est vrai que pour les cinéastes qui s’y sont risqués, le sujet, la figure du pasteur protestant, n’est connue que de l’extérieur, très à distance ; et puis le sujet protestant – le pasteur protestant, surtout réformé – est nettement moins pittoresque que le clergé des autres confessions ou religions : d’une certaine manière, c’est une conséquence de ce que les protestants appellent le « sacerdoce universel » (ce qui signifie qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre prêtres et laïcs).

Cette conclusion en demi-teinte n’est que l’une des lignes de réflexion développées par ce numéro « Protestantisme et cinéma français » du Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français. A vous de lire et de voir ou revoir tous les films évoqués.

Protestantisme et cinéma français. 2.

Dans l’actualité du mois du début de l’été 2008, un numéro spécial du Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français a déjà été évoqué ici.

Il s’agit du numéro spécial intitulé « Protestantisme et cinéma français », réalisé par l’historien André Encrevé, avec la collaboration de Jean Lods.

J’avais présenté dans la précédente émission une première approche du sujet, à savoir l’image des protestants dans le cinéma français. Je me propose maintenant d’aborder l’autre approche des intervenants au colloque : la part protestante des cinéastes français qui se rattachent plus ou moins au protestantisme. A partir de cette question : Y-a-t-il une manière spécifiquement protestante de faire du cinéma ?

On peut à la rigueur dresser une liste de cinéastes, réalisateurs ou scénaristes, au moins culturellement protestants. Mais rares sont ceux qui se déclarent eux-mêmes protestants.

Peut-on discerner une « marque protestante » dans le choix des sujets ? La liste des œuvres des cinéastes dits « protestants » ne permet pas d’aller bien loin en ce sens. On ne remarque pas de « comédie protestante », remarque André Encrevé, « alors qu’on voit d ‘assez nombreuses comédies juives ou musulmanes, où les réalisateurs, juifs ou musulmans, se moquent, affectueusement, des petits travers de leur communauté ».

Peut-on du moins repérer une « marque protestante » dans le traitement des sujets ?

Dans ce numéro spécial, les cas de Jean-Luc Godard, de Jacques Doillon, d’Alexandre Astruc et de Pierre Kast (†1984) font chacun l’objet d’une étude fouillée ou s’éclairent dans un entretien entre le cinéaste et un vis-à vis universitaire. La marque protestante apparaît surtout dans le traitement des sujets religieux : ainsi à propos de « Ponette » de Doillon ou de « Je vous salue, Marie » de Godard, les représentations du christianisme sont éloignées des représentations « catholiques » traditionnelles et dénotent une approche libre des textes bibliques et des symboles chrétiens.

Un autre cinéaste est très brièvement évoqué : Jean Delannoy. Il vient de mourir le 18 juin dernier, à l’âge de cent ans. Ce double repère symbolique – une mort qui cïncide avec un centenaire- est l’occasion de revenir sur la figure discrète de Jean Delannoy.

Dans un livre de souvenir intitulé Enfance, mon beau souci, Jean Delannoy a raconté son début au cinéma comme monteur. Il a su rendre sensibles aux lecteurs, attachants et vivants, les épisodes, les péripéties et les métamorphoses de la genèse d’un film.

Réalisateur de près de 60 films, il a travaillé avec de grands scénaristes: Hugo, Gide, Sartre, Simenon, Cocteau, Blondin.

Beaucoup de films en costumes : Le Bossu (1944), où Lagardère incarne la résistance à l’occupant allemand), Marie-Antoinette, avec Michèle Morgan (1956), Notre-Dame de Paris, d’après Victor Hugo, avec Gina Lollobrigida et Anthony Quinn (1957).

L’un des premiers films films qui l’ont fait remarquer est « La symphonie pastorale » d’après André Gide (1946), avec Michèle Morgan. A vrai dire , le film élague beaucoup des interrogations spirituelles présentes dans ce roman, construit autour de la figure d’un pasteur.

C’est dans « Dieu a besoin des hommes « , sorti en 1950, que Delannoy exprime le plus fortement ses préoccupations spirituelles. Le film est inspiré d’un roman de Queffelec Un recteur de l’île de Sein. Au soir de sa vie, Delannoy le commentait ainsi : « Certes, la foi des Sénans (les habitants de lîle de Sein) était fruste et leur vie matérielle misérable, mais je trouvais dans cette pauvreté même et dans leur réputation de naufrageurs, le signe d’une qualité de foi inconnue des bons bourgeois endormis dans leur confort moral et je me suis passionné à imaginer la montée_impérieuse du besoin de sacerdoce dans l’esprit simpliste de mon brave bedeau, interprété par Pierre Fresnay. Les humbles m’impressionnent davantage que les puissants… ».

Dans la dernière partie de sa carrière, Delannoy tourna encore Bernadette (1988), un film sur la visionnaire de Lourdes : touché par la pureté d’âme de son héroïne, il dit avoir surmonté sa réticence protestante pour « les manifestations religieuses (spectaculaires), d’où qu’elles viennent ». Son dernier film est Marie de Nazareth (1995).

Encore à la fin de sa vie, Jean Delannoy se disait reconnaissant à l’égard de Georges Marchal, le pasteur de la paroisse du Foyer de l’âme (†1982). Je cite Delannoy : « Le pasteur Marchal fut mon ami. Il m’incitait à réfléchir ainsi:

  1. « Seigneur viens en aide à mon incrédulité « 
  2. « Rien ne se fait sans convictions, mais se méfier qu’elles ne deviennent impitoyables « 
  3. « C’est quand Dieu paraît absent que les hommes le trouvent « .

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