Le 2 décembre1804, vingt-quatre délégués des églises réformées de France, dont vingt-deux pasteurs, assistèrent à notre-Dame de Paris au sacre de Napoléon, dont on commémore ces jours-ci le bicentenaire. Ils se retirèrent durant la messe pontificale, mais quelques jours plus tard, le pasteur parisien Marron rendit au pape Pie VII une visite de courtoisie. Ces deux faits donnent la mesure du chemin parcouru, alors que dix-huit ans plus tôt la religion catholique était encore la seule qui fût admise et pratiquée en France.

Sans doute la Révolution française a-t-elle posé en principe et en droit la liberté de culte pour des citoyens égaux devant la loi, ouvrant ainsi la voie à la réintégration des protestants dans la communauté nationale. Mais lorsque Bonaparte, devenu Premier consul en 1799, déclare que la Révolution est finie, les églises réformées sont en piètre état, les pasteurs en nombre insuffisant, et l’exercice du culte est défaillant. On compte alors environ 450 000 réformés, très inégalement répartis sur le territoire, mais que l’annexion de Genève et de Mulhouse en 1798 a sensiblement renforcé, et 200 000 luthériens, concentrés en Alsace et dans le pays de Montbéliard, devenu français en 1793.

Dans son programme de remise en ordre de la société française, Bonaparte place au premier rang la question religieuse. Il s’agit de régler et de contrôler les rapports entre l’Etat et les cultes, c’est-à-dire en fait avec l’Eglise catholique. Dans la négociation avec Rome, qui aboutit au Concordat du 15 juillet 1801, les protestants servirent en quelque sorte de contrepoids et d’arguments au Directeur des Cultes Portalis, qui, comme avocat, avait défendu la cause protestante sous l’Ancien Régime. Voilà des chrétiens qui ont le double avantage d’être étrangers au principe de droit divin et de ne pas être subordonnés à une puissance extérieure. Les catholiques devraient y réfléchir… Napoléon, à Sainte-Hélène, déclarera : « Il est sûr que sur les ruines où je me trouvais placé, je pouvais choisir entre le catholicisme et le protestantisme. Les dispositions du moment me poussaient toutes à celui-ci. » L’empereur exagère beaucoup. Au reste, il ne connaissait à peu près rien du protestantisme, mais sentait que les protestants, au sortir de la Révolution, avaient plutôt bonne presse. « Nous voudrions que tout le monde fût protestant », dit-il aimablement au dirigeant réformé Rabaut-Dupui à la fin de 1801. Il n’empêche que dans l’élaboration des articles organiques promulgués en avril 1802, qui organisent le fonctionnement des cultes, les responsables protestants furent à peine consultés. S’ils évitèrent une fusion entre églises luthériennes et réformées qui tentait le Premier consul, ils durent accepter un système contraignant d’églises consistoriales, -81 pour les réformés, 31 pour les luthériens-, qui écornait fortement la tradition presbytéro-synodale et démocratique des églises réformées. La réunion de synodes provinciaux, et encore moins national, leur fut pratiquement interdite. Mais la loi fut appliquée avec intelligence, et, même placés sous le contrôle étroit du régime concordataire, les protestants, ainsi reconnus définitivement comme citoyens à part entière, s’estimèrent satisfaits. Le régime impérial, de son côté, n’eut qu’à se louer de leur loyalisme, notamment lorsque les relations se tendirent entre le pape et l’empereur. « Les protestants ont toujours été de bons citoyens, dites-leur que je les mets au rang de mes plus chers amis », déclarait ainsi Napoléon aux membres du consistoire réformé de Paris en août 1807.

En dépit de cette amitié affichée, les protestants, sous le Consulat et l’Empire, ne jouirent pas de faveurs particulières. Ceux d’entre eux qui représentaient l’opposition libérale, comme Mme de Staël, Benjamin Constant ou Jean-Baptiste Say, furent exclus de la vie politique. Les protestants furent en tout petit nombre au Sénat et au Corps législatif, où ils représentent les départements alsaciens, le Gard et la Charente-Inférieure, un peu plus au Conseil d’Etat et dans le corps préfectoral, mais encore moins dans l’armée, où seul le général Rapp a laissé quelque souvenir.

Dans le domaine économique et financier, les noms d’Oberkampf, de De Dietrich, de Koechlin et Dollfus pour l’industrie, de Mallet, Pérrégaux, Delessert, Hottinguer pour la haute banque, en particulier la Banque de France à qui ils fournissent la majorité des régents, ne doivent pas faire illusion, même s’ils constituent de belles réussites. En revanche, ce sont ces notables, grands bourgeois amis de l’ordre, qui, par leur richesse, leur instruction, leurs relations avec l’administration, prennent la tête des consistoires. C’est là, dans la vie des églises protestantes, un fait nouveau et appelé à durer.

Au total, les années 1800-1815 furent pour les protestants et les églises une période de refonte et de réorganisation de leurs rapports avec la puissance publique sur des bases nouvelles. Le nombre de pasteurs, la plupart formés à Lausanne, à Genève et à Strasbourg, et de temples, augmenta régulièrement, sans éclat particulier. Désormais, les protestants avaient toute leur place dans la communauté nationale. Pour eux, après plus de deux siècles de vicissitudes, c’était déjà une immense satisfaction.

(Emission du Comité Protestant des Amitiés Françaises à l’Etranger, diffusé sur France-Culture le dimanche 7 novembre 2004, à 8 h 25).
par Laurent THEIS
Président honoraire de la Société de l’Histoire du Protestantisme français
Lettre N°34

Laisser un commentaire