Jean-Jacques Rousseau

Post tenebras lux. Le siècle des Lumières est en grande partie l’un des aboutissements du Refuge protestant qui remonte au XVIe siècle. Le cas singulier de Jean-Jacques Rousseau, « citoyen de Genève », en fournit l’illustration. Les Rousseau étaient les rejetons de ce Refuge protestant, qui étendait à l’Europe et à l’Amérique ses ramifications. Comme tant de Genevois, Rousseau avait pour ancêtres ces Français  » réfugiés pour la foi  » qui, dès le siècle des Réformes, avaient couvert l’Europe de leurs établissements, de Londres à Amsterdam, d’Amsterdam à Strasbourg et à Francfort, de Francfort à Genève… La mobilité est d’abord familiale. Presque génétique. On ne naît quelque part que par l’un de ces accidents de l’histoire, transformés en Providence. Rousseau fut à la fois le plus providentiel des Genevois, et le plus inclassable.

Affaire de lignage si l’on veut. Comme Robinson Crusoë, le personnage créé par Daniel Defoe, Jean-Jacques fut un fils prodigue. Du côté paternel, il descendait d’une famille, installée sur les bords du Léman du temps de la Réforme. Natif de Montlhéry, non loin de Paris, son quadrisaïeul Didier Rousseau avait été reçu comme habitant de Genève le 15 octobre 1549. Il s’était d’abord installé comme marchand de vin, à l’enseigne de La Main. Six ans plus tard, il était reçu bourgeois de la ville, en compagnie de plusieurs Français, favorables à Calvin. Il reprit alors la profession paternelle de libraire, tout en tenant une auberge, à l’enseigne cette fois-ci de l’Épée couronnée. Il devait épouser en seconde noce Mie Miège, originaire de Contamine-sur-Arve, en Savoie. Il mourut en 1581, en laissant un fils, Jean Rousseau, trisaïeul de Jean-Jacques, mis en apprentissage chez un tanneur.

Les Rousseau suivants furent d’honnêtes artisans horlogers, souvent plus gaillards qu’on ne croit. En 1706, David Rousseau, grand-père de l’écrivain, avait été rappelé à l’ordre par le consistoire, chargé de la surveillance des mœurs. Ne lui reprocha-t-on pas, alors qu’il était veuf depuis à peine quelques mois, d’avoir donné un bal la veille de l’Escalade et pour célébrer la nouvelle année?

Ce David était un homme respectable et respecté au demeurant : ses enfants reçurent une solide formation musicale, et ses trois fils jouèrent du violon. Isaac, père de Jean-Jacques, s’était résigné à contre-cœur à embrasser la voie familiale en devenant lui-même horloger. Mais son amour de la musique lui avait un temps tourné la tête, et il s’était fait maître de danse, avec un ami, Jean Clément, et un autre associé, Joseph Noiret, leur aîné de plusieurs années. Isaac avait aussi le sang chaud et il fut pris dans une rixe avec les Anglais en octobre 1699 ; ou encore, trois ans plus tard, en janvier 1702, il engagea à nouveau un duel avec un sujet de sa gracieuse majesté…

L’une des caractéristiques de la famille semble avoir été la mobilité : Isaac Rousseau eut un oncle Jacob à Londres, un autre, André, à Hambourg, un frère, André, à Amsterdam ; après avoir servi dans les armées du Saint-Empire, un beau-frère Gabriel Bernard mourut à Charleston, où il repose dans le cimetière historique de St Philip’s. Son fils François, frère de Jean-Jacques, disparut en Allemagne, tout comme son neveu Abraham Bernard… Un cousin germain, Jacques Rousseau, partit pour la Perse… Il y avait là de quoi enflammer l’imagination d’un enfant, en lui fournissant les éléments d’une revanche sociale sur le sort qui l’avait vu naître orphelin et relativement désargenté.

Isaac passa quelques années à Constantinople, où il s’établit après la naissance de son premier fils, François, en mars 1705. Il en revint en septembre 1711, un an après la disparition de sa belle-mère. Jean-Jacques fut le fruit des retrouvailles entre ses parents ; né le mardi 28 juin 1712, il était baptisé à Saint-Pierre le 4 juillet. Sa mère mourait le 7 de  » fièvre continue « . La sœur d’Isaac, Suzanne Rousseau, tint le ménage désormais. L’auteur relate en quelques lignes sobres et contenues ce malheur lié à sa naissance : « Mon père, après la naissance de mon frère unique, partit pour Constantinople, où il était appelé, et devint horloger du sérail. Durant son absence, la beauté de ma mère, son esprit, ses talents, lui attirèrent des hommages. M. de La Closure, résident de France, fut un des plus empressés à lui en offrir. Il fallait que sa passion fût vive, puisque au bout de trente ans je l’ai vu s’attendrir en me parlant d’elle. Ma mère avait plus que de la vertu pour s’en défendre ; elle aimait tendrement son mari. Elle le pressa de revenir : il quitta tout, et revint. Je fus le triste fruit de ce retour. Dix mois après, je naquis infirme et malade. Je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs ».

(Emission du Comité Protestant des Amitiés Françaises à l’Etranger, diffusée sur France-Culture à 8h25, le dimanche 5 novembre 2006).
par Bernard Cottret
Lettre N°38

(D’après Monique et Bernard COTTRET, Jean-Jacques Rousseau en son temps, Paris, Perrin, 2005).

Une Réponse à “Les origines familiales de Jean-Jacques Rousseau”

  1. Moacyr Pereira dit :

    Prezados Senhores:

    Desejo adquirir o filme « Les Chemins d’Exil », sobre a vida de Jean-Jacques Rousseau, ou outro filme sobre a vida do filósofo.

    Obrigado.
    Atenciosamente,
    Moacyr Pereira
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    CEP 37440-000

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