Isaac Dumont de BostaquetPourquoi Isaac Dumont de Bostaquet, prospère gentilhomme campagnard protestant est-il contraint de s’exiler à la Révocation de l’édit de Nantes ? Comment, à 55 ans, quitte-t-il tout, ses chères terres de Normandie et une partie de sa famille ?

Ses Mémoires, qu’il rédige en Irlande, à la fin de sa vie, répondent à ces questions. Il les écrit à l’intention de ses enfants, sans souci littéraire, dans le but de leur transmettre un héritage familial et spirituel, et éventuellement leur fournir des éléments utiles à la revendication de leurs intérêts. Il rapporte mille détails de la vie quotidienne, de son enfance à ses derniers jours. Il cite une multitude de noms et de lieux ; ce témoignage direct est un document précieux pour la connaissance du protestantisme en Normandie et les conditions d’exil des huguenots en Hollande et en Irlande.

Isaac Dumont de Bostaquet naît près de Dieppe, à Bostaquet, un manoir typiquement normand, appartenant à sa famille issue de la vieille noblesse, ralliée très tôt au protestantisme.

Il perd son père très jeune, mais sa mère ne ménage aucun effort ni dépense pour lui donner une bonne éducation à l’Académie protestante de Saumur, puis à Caen (philosophie), et à Paris pour le maniement des armes. Il passe ensuite un an au service du régiment de cavalerie du duc de Longueville, puis se retire de la vie militaire et revient à Bostaquet en 1653.

A 21 ans, Dumont veille à l’entretien de la propriété familiale, s’adonne à la chasse, et passe des soirées à jouer de la musique et à chanter en compagnie des nobles du voisinage.

Sa mère, trouvant qu’il était temps de lui trouver une épouse, négocie avec la famille de Marthe de La Rive, fille d’un prospère marchand de Rouen. Célébré au grand temple de Quevilly qui dessert Rouen[1], ce mariage arrangé est néanmoins heureux : ils ont 8 enfants,[2]et mènent une vie sans souci jusqu’à la mort en couches de Marthe en 1665.

Cette même année, Dumont intervient à Paris pour essayer (vainement) de sauver de la démolition le temple de Lindebeuf, édifié sur un fief dépendant de la catholique Marquise de La Tour.

Dumont acquiert, juste à côté de Bostaquet, le château de La Fontelaye qui sera détruit par un incendie, mais qu’il reconstruira. Ses filles et sa mère s’occupent des plus jeunes enfants.

Au bout d’une année de veuvage, Dumont épouse sa cousine germaine, Anne Le Cauchois de Tibermont[3], qui semble avoir été son vrai grand amour. Ils ont 7 enfants mais elle meurt aussi en couches en 1678.

Il se remarie alors avec Marie Brossard de Grosmesnil. Mais les persécutions de huguenots sont d’année en année plus sévères, et la Révocation de l’édit de Nantes fait basculer leur vie.

Pour protéger sa famille, Isaac Dumont de Bostaquet abjure en novembre 1685, sous la menace d’avoir à héberger 25 dragons chez lui, mais il continue, en privé, à pratiquer selon sa foi.

En 1687, la sœur et la mère de Dumont, avec quelques-uns des enfants, tentent un embarquement à Saint Aubin où devaient accoster des vaisseaux [4] pour la Hollande. Ils sont surpris. Dumont est blessé sérieusement, contraint de fuir pour ne pas être capturé et envoyé aux galères. Une partie de la famille est arrêtée et emprisonnée au château de Dieppe, les femmes enfermées à vie dans des couvents pour « Nouvelles Catholiques ».

Après mille péripéties, il rejoint La Haye où s’étaient réfugiés de nombreux parents et amis. Grâce à un lointain cousin occupant un haut grade dans l’armée de Guillaume III, il obtient une mission de Capitaine de Cavalerie dans le régiment du duc de Schomberg. Il prend ainsi part au débarquement en Angleterre à l’automne 1688, puis à la campagne irlandaise[5] de Guillaume III en 1690.

Dumont termine sa vie assez pauvrement en Irlande, à Portarlington[6], un havre pour les officiers huguenots à la retraite. Il est entouré de sa femme[7], de sa fille Judith-Julie (qui l’avait rejoint en Hollande) et de ses deux derniers fils qui seront tués en 1705-06 au service de la couronne d’Angleterre en Hollande… Il avait eu 19 enfants et … tout quitté. Son exil lui a beaucoup coûté, mais jamais un regret n’est exprimé dans ses écrits. Il a fait son devoir pour rester fidèle à lui-même et à sa foi…

(Emission du Comité Protestant des Amitiés Françaises à l’Etranger, diffusée sur France-Culture à 8h25, le dimanche 5 mars 2006).

Bibl. Les Mémoires de Dumont de Bostaquet ont fait l’objet de nombreuses éditions dont une de poche, présentée et annotée par Michel Richard.- Paris : Mercure de France, 1968, 305 p.- Collection Le temps retrouvé, 5,80 €. Une partie de la Réunion internationale que nous organisons en septembre, en Normandie suivra les pas de Dumont de B., et nous en conseillons la lecture à tous les participants.

Dianne RESSINGER, Memoirs of Dumont de Bostaquet, 1672-1709, a gentleman in Normandy (traduction annotée en anglais), Huguenot Society New Series, n°4, 2006, éditées par la Huguenot Society of Great Britain and Ireland : couverture cartonnée £27,50, souple £15 + frais d’envoi (s’adresser à la Huguenot Library, University College, Gower Street, London WC1E 6BT, email admin@huguenotsociety.org.uk)

par Christiane Guttinger

Summary : THE MEMOIRS OF DUMONT DE BOSTAQUET by Christiane Guttinger

Isaac Dumont de Bostaquet was born near Dieppe into a protestant family of the nobility. In 1656 he married Marthe de La *Rive, in Quevilly temple – ten years later, at her death, he tried to save Lindebeuf temple from destruction and bought the château of La Fontelaye, near his estate in Bostaquet. He married Anne Le Cauchois de Tibermont the following year, who died in 1678. But the Revocation of the Edict of Nantes changed his life forever, forcing him to abjure in 1685 in order to save his family. His mother, his sister and some of the children, tried to escape to Holland by sea but they were caught and he was wounded. So as not to be sent to the galleys, he had to escape.

However, in 1685, after reaching The Hague, he joined the duke of Schomberg’s regiment, landing in England in 1688. He served in the Irish campaign (the Battle of the Boyne and the Siege of Limerick) in 1690 with William III, ending his life in Pontarlington. In spite of a life filled with sadness and violence, he never regretted having remained loyal to his protestant beliefs and this was the message he left for posterity in his memoirs.


[1] par le pasteur Maximilien de l’Angle

[2] tous ne survivront pas

[3] Fille de la sœur de sa mère, Marie de La Haye

[4] D’autres navires devaient accoster à Quiberville

[5] Ses Mémoires fournissent un des rares témoignages de la bataille de la Boyne et du siège de Limerick qui eurent une importance décisive dans la défaite des forces catholiques de Jacques II.

[6] Fondé par Henri de Massue, 2ème marquis de Ruvigny, c’était un endroit assez pauvre, difficilement comparable avec ce que Dumont avait connu en France durant la période faste de ses deux premiers mariages.

[7] La femme de Dumont avait réussi à fuir et à le rejoindre à Greenwich avec un autre enfant. Un autre naît à Greenwich en juillet 1689, baptisé dans la maison de la Reine par le vieux marquis de Ruvigny

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