« Breton et protestant », tel était le titre provocateur d’un libelle du militant autonomiste Marcel Guieysse, lui-même de religion réformée dans les années Trente. A une époque où le mouvement breton était en conflit avec l’évêque de Quimper, cet écrit voulait prouver que la Bretagne avait une solide tradition huguenote et que, en certaines occasions, son destin religieux aurait pu basculer. Il est pourtant évident que le protestantisme breton a toujours été largement minoritaire : quelque 5000 hommes et femmes en moyenne pendant quatre siècles. Mais il est tout aussi exact que ces réformés, ces évangéliques, ont pesé d’un poids sans commune mesure avec leur nombre sur la vie religieuse, sociale, culturelle et politique de la province.

Un premier faisceau de découvertes, certainement très lacunaire, met en évidence une effervescence religieuse en Bretagne dès 1534, date à laquelle des actes iconoclastes sont perpétrés à Morlaix ou à Dinan. Ce mouvement touche aussi bien des hommes du peuple comme cette dizaine d’artisans qui se réfugia à Genève avant 1558, que des hobereaux et des magistrats, depuis Hennebont jusqu’à Rennes où plusieurs conseillers au Parlement étaient « infectés d’hérésie », comme on disait à l’époque.

Si la célèbre prédication fondatrice de 1558 à La Bretesche, sous la direction de François d’Andelot, n’est pas un mythe et eut réellement pour conséquence d’amener les protestants bretons à se déclarer au grand jour, il ne faut pas oublier que deux églises s’étaient constituées depuis un ou deux ans à Rennes et à Vitré. Des groupes plus informels, de Nantes, Vannes, Hennebont et probablement Ploërmel, qui associaient bourgeois, officiers de magistrature et artisans, étaient déjà appuyés par des nobles, très tôt attirés par la nouveauté religieuse, comme les La Chapelle à Sion ou les Duboys près du Croisic. Si plusieurs gentilshommes attendirent effectivement la prédication organisée par d’Andelot pour faire leur choix, beaucoup d’autres étaient gagnés en secret depuis des années.

A ce propos il faut mettre en évidence le rôle essentiel des femmes dans la noblesse, tout particulièrement des veuves, dans le processus de conversion du protestantisme. Leurs enfants, futurs capitaines des guerres de religion, ne sont encore que des jeunes gens autour de 1560. Ce fait largement connu de tout le royaume est remarquablement illustré en Bretagne. C’est la douairière de Rohan qui prit vers 1562 l’initiative de faire venir un pasteur à Blain, c’est la dame du Bordage à Ercé-près-Liffré, qui accueillit le Ministre du Culte de Rennes, c’est la châtelaine de Vitré, Renée de Rieux, qui fit de sa ville une forteresse huguenote, c’est Jeanne de Malestroit qui prépara l’établissement de la Réforme à Pont-l’Abbé, ce sera bientôt Claude du Chastel qui entraînera la famille Gouyon de La Moussaye derrière Calvin. On pourrait multiplier les exemples. Cette importante composante féminine est probablement une spécificité bretonne tout comme l’inégale diffusion du protestantisme.

Au cours des années 1558 à 1565, période clé où l’essor du calvinisme semble inéluctable dans les duchés, seule la partie francophone fut réellement touchée par le protestantisme. La présence de communautés comme Pont-l’Abbé, Hennebont, Morlaix ou Pontivy ne doit pas faire illusion, il s’agissait seulement de groupes urbains ou seigneuriaux très réduits. La barrière linguistique représentée par la limite d’utilisation de la langue bretonne n’aurait pu être franchie durablement que si les réformés avaient disposé de prédicateurs et de traductions en langue celtique, ce qui ne fut pas le cas, hormis quelques tentatives isolées. On comprendra alors pourquoi le premier protestantisme se limita à la Haute Bretagne.

Sur le plan social, la caractéristique essentielle du protestantisme breton est d’avoir été constitué presque uniquement de trois composantes : les élites bourgeoises, le peuple urbain, la noblesse. Nous constatons que deux éléments manquèrent dès le départ : les masses rurales et le clergé. Leur association n’était certainement pas une coïncidence. Très peu de clercs bretons passèrent du côté de la Réforme. Quelques facteurs peuvent être avancés : densité de l’encadrement religieux, situation favorable des clercs dans la société, faiblesse du contentieux avec Rome. La fidélité des structures catholiques à tous les échelons explique certaine inertie des paysans spécialement attachés à un christianisme traditionnel qui les encrait sur un plan spatial, social et professionnel. Le basculement nobiliaire ne fut pas suffisant pour entraîner les campagnes. Ce qui frappa à juste titre les contemporains, c’était l’importance et la notoriété des lignages qui passèrent au protestantisme. Les différents documents qui nous sont parvenus font état de plus de 100 familles d’ancienne noblesse qui avaient fait profession de calvinisme.

Telle était la caractéristique principale du calvinisme breton : faible numériquement, il brillait par la qualité humaine, culturelle et spirituelle de ces hommes et de ces femmes.

(Emission du Comité Protestant des Amitiés Françaises à l’Etranger diffusée le dimanche 4 octobre 1998, à 8h25 sur France Culture).
Par Jean-Yves CARLUER*
« La Lettre » N°22 de décembre 1998

*Bibl. Jean Yves CARLUER, Protestants et Bretons, Editions de « La Cause », 1996.

Une Réponse à “Le Protestantisme Breton”

  1. Ulrike Grothe dit :

    Bonjour,
    au moment j’écris une biographie scientifique de mon ancêtre Dr. med. Carl Petif de la Gautrois, médecin et botaniste. Son père était venu de Ponte-Croix en bretagne à Stuttgart en allemagne environ 1762 comme marche commissaire. Il était huguenot. Pourriez-vous me dire, s’il vous plait, si vous pouvez trouver quelque chose de cette famille dans vos archives. Au internet je ne peux trouver rien. Il y a les bouteillers de la gautrois, mais c’est une autre famille, je pense.
    Merci beaucoup!
    Cordialement
    Ulrike Grothe

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