En cette année 1998 de commémoration de l’Edit de Nantes, il faut garder à l’esprit que l’ère de paix religieuse qu’elle inaugurait, ne durerait pas un siècle : 87 ans exactement.

La Révocation survient en octobre 1685 ; trois semaines plus tard, en réponse, le grand-électeur de Brandebourg-Prusse signe l’Edit de Potsdam, dont 5000 exemplaires en français circulent rapidement dans le royaume de France. Il offre aux réformés français le droit de vivre selon leur conscience et les moyens matériels d’exercer ces droits au Refuge de Brandebourg-Prusse.

Bien sur, depuis que l’Edit de Nantes était appliqué à la rigueur, qu’il se vidait progressivement de tout son contenu de tolérances, des protestants quittaient la France. Ceux qui partaient étaient surtout ceux qui, par leurs affaires ou leurs études, avaient déjà des liens avec l’étranger. Les princes protestants d’Europe avaient des envoyés à la cour de France. C’est Ezéchiel von Spanheim qui, envoyé par le grand-électeur, organisait ces départs, pour lesquels Louis XIV donnait des autorisations individuelles. Le frère de Spanheim était un célèbre théologien qui, de Leyde, avait polémiqué avec Amyraut : lui-même avait fréquenté les académies en France. Les français – qui l’appelaient Monsieur de Spanème – le connaissaient bien. Si j’en parle ici, c’est que c’est lui qui sera chargé de créer le Collège français de Berlin.

Révocation, dépossession d’identité, exil, confiscation des biens, 200 000 huguenots quittent la France en 1685. 20 000 s’installent au Brandebourg-Prusse, dont 6 000 à Berlin. Après les ravages de la guerre de 30 ans, il ne reste plus qu’un berlinois sur cinq, d’ici très peu d’années, un sur trois sera français. Ceux qui avaient préféré l’exil au Désert étaient surtout des artisans – ils avaient toute leur richesse dans leurs mains, et des intellectuels, plus habitués à prendre de la distance par rapport aux biens matériels.

La formidable réussite de leur implantation s’explique bien par la parabole du talent : exploiter, faire fructifier la terre sur laquelle la grâce divine à laquelle ils s’étaient confiés les avait fait échouer, au sortir de la tempête.

Ces réfugiés ont besoin d’une école pour leurs enfants : d’autant plus que leurs soucis quotidiens d’immigrants ne leur laisse pas la possibilité de les instruire à la maison.

La société prussienne, par contre, a besoin d’être réorganisée : le souverain est réformé et il règne sur un pays luthérien. Il a besoin de ce Collège pour instruire dans la foi réformée en même temps que pour former les cadres de l’administration et les diplomates capables de représenter la Prusse dans la langue diplomatique : le français.

L’Edit de Potsdam ne parle pas d’école. Mais parler d’église, n’est-ce pas parler d’école ?…

Le 1er décembre 1689, le Collège français de Berlin est créé. Il accueille bientôt une cinquantaine d’élèves : ses effectifs doubleront et tripleront jusqu’en 1752. Sous des formes très différentes, il traversera l’histoire jusqu’à nos jours.

Pour décrire cette institution, je vais seulement parler de trois destins d’hommes qui y œuvrèrent.

Philippe Du Han de Jandun : Conseiller du roi de France, c’était un notable à Versailles et près de Sedan dans sa seigneurie. L’histoire de sa famille – théologiens, médecins, juristes – se confondait avec celle de l’Académie de Sedan. A la révocation, son destin bascule : embastillé il s’évade et s’exile. A son arrivée à Berlin en 169O, la colonie française lui demande de composer un plan d’études pour le Collège, il s’y consacre 1.

C’est selon ce même plan qu’il éduquera son fils Jacques Egide, né en 1686. Selon un usage fréquent, celui-ci est instruit « privatim », c’est-à-dire qu’il suit le même enseignement que celui du Collège, mais à domicile, auprès des professeurs. Il deviendra le précepteur de Frédéric le Grand et utilisera ce même plan d’études pour son royal élève.

Etienne Chauvin, lui, avait fait ses études de philosophie à Nîmes et joua un grand rôle dans cette académie avant de quitter la France pour Rotterdam. Il y travailla avec Bayle, fonda « Le Journal des savans » et avait déjà réalisé une œuvre avant de se diriger vers Berlin en 1695. Sitôt arrivé, il prend la direction du Collège qu’il organise…bien sûr en pensant au Collège et à l’Académie de Nîmes.

Le troisième des personnages que je citerai aujourd’hui, c’est Antoine Tessier. Il a étudié la théologie à Nîmes puis à Saumur. Il avait été avocat à Paris où il avait fréquenté tous les érudits de cette époque. A la révocation il avait quitté la France pour Lausanne et Zurich. Sa renommée était telle que Louis XIV lui avait proposé la restitution de ses biens s’il rentrait en France. Il déclina l’offre. Il s’installe à Berlin en 1695 et enseigne aussitôt au Collège : édite ses cours et différents ouvrages et y exercera toute sa vie la fonction d’« inspecteur ».

A travers ces trois vies, vous voyez la somme, concentrée à Berlin, concentrée au Collège, de l’influence des académies réformées françaises : Sedan, Nîmes, Saumur. Un même schéma de vie se dégage également pour ces huguenots. Formation en France, exil, activité intense au sein de la colonie française du Refuge, puis rayonnement dans toute la société prussienne. La nationalité prussienne leur sera accordée en 1709.

Mais au delà de l’influence des académies réformées françaises, j’attire votre attention sur celle du Collège de Strasbourg, le Gymnase, fondé en 1538 par Jean Sturm2. Sturm avait été l’ami d’enfance de Baduel, son compagnon d’études. Lorsque Baduel organise l’académie de Nîmes, nul doute qu’il pense au Gymnase de Strasbourg. N’oublions pas que Calvin a enseigné au gymnase lors de son séjour à Strasbourg, avant qu’il ne crée l’Académie de Genève. Et quant à Sedan, la souveraine de ce petit Etat envoya son fils unique au gymnase en attendant que le collège de Sedan soit terminé.

La boucle est bouclée. La pensée réformée et l’extraordinaire engagement des membres de la colonie française de Berlin ont créé cette institution : non seulement pour instruire ses enfants, maintenir la tradition, mais aussi assurer l’avenir et permettre le rayonnement de la France.

Puisque nous avons vu la place qu’avait tenu le plan d’études du Gymnase de Strasbourg dans l’organisation du Collège de Berlin, je terminerai par cette phrase de Jean Sturm : « Dans une salle de classe, est contenue le monde entier ».

1 Plan d’études du Collège royal de Berlin in Bulletin pédagogique d’enseignement secondaire, juin 1881.

2 Jean Sturm, De literarum ludis recte aperiendis, Strasbourg, 1538.

(Emission du Comité Protestant des Amitiés Françaises à l’Etranger diffusée le dimanche 3 mai 1998).
Par Monique DANNHAUSER
« La Lettre » N°22 de décembre 1998

3 Réponses à “Le collège français de Berlin (fondé en 1689)”

  1. Lize dit :

    Monsieur,
    Je recherche la correspondance de Ezechiel Spanheim a l’epoque de son ambassade en France et en Angleterre.
    Merci pour votre aide.
    P.Lize

  2. rousset dit :

    Bonjour,

    je sais que ses memoires en tant qu’ambassadeur à la cour de France, ont été publiés en français, dans la collection « Le temps retrouvé » ( aux éditions du Mercure de France ) ; ce doit être disponible sur price minister.

    Bien à vous,

    Thierry Rousset

  3. Fey dit :

    Bonjour,
    La biographie de Claude Baduel par M. Gaufrès (1880) est incomplète et comporte des erreurs de datation. Je prépare un article sur la jeunesse de Baduel.
    La contribution de Mme Monique Dannhauser est intéressante:
    « Mais au delà de l’influence des académies réformées françaises, j’attire votre attention sur celle du Collège de Strasbourg, le Gymnase, fondé en 1538 par Jean Sturm2. Sturm avait été l’ami d’enfance de Baduel, son compagnon d’études. Lorsque Baduel organise l’académie de Nîmes, nul doute qu’il pense au Gymnase de Strasbourg. » L’auteur donne plus de précisions dans l’ouvrage de feu Roger Grossi: Le Collège royal et l’Académie protestante de Nîmes (1998) sans donner, hélas, ses sources. Le Traité pédagogique de Jean Sturm ne mentionne pas Baduel (1538). Merci d’avance pour tout complément des années 1537 et 1538 !
    B. FEY

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