L’escalade de Genève par les troupes du duc de Savoie Charles-Emmanuel dans la nuit du 11 au 12 décembre 1602 est un événement militaire mineur qui a pourtant eu un profond retentissement européen. Depuis le XVe siècle, la maison de Savoie souhaitait s’emparer de Genève, sorte de capitale naturelle de ses Etats au Nord des Alpes, véritable cité stratégique du Corps helvétique. Mais toutes ses tentatives s’étaient heurtées à la résistance farouche des Genevois, qui avaient passé à la Réforme dès 1535 et dont la ville était devenue une des capitales spirituelles de l’Europe grâce à l’action du réformateur Jean Calvin.

Outre la détermination de ses habitants, Genève dut son salut à l’appui des cantons évangéliques suisses, en particulier Berne et Zürich, et surtout à l’action du roi de France, Henri IV. En soutenant Genève, le roi agissait moins par sympathie pour d’anciens coreligionnaires que pour des raisons stratégiques : il ne voulait pas que la place forte genevoise appartienne à un allié de son principal adversaire, le roi d’Espagne. Aux yeux d’Henri IV, Genève était une sorte de coin enfoncé dans les territoires favorables à l’Espagne, et la France préférait la voir indépendante et faible, mais dans la mouvance française, que fortifiée par la Savoie et dans la mouvance espagnole.

Le roi de France mit en garde le duc de Savoie contre toute atteinte aux libertés genevoises, mais Charles-Emmanuel, obsédé par la conquête de Genève, passa outre et prépara de longue date une attaque nocturne.

C’est ainsi que le 11 décembre 1602, nuit sans lune, près de 2 000 hommes de troupe arrivèrent sous les murailles de Genève, aux alentours de minuit, sans avoir été repérés et attendirent l’ouverture de la porte de Neuve par l’avant-garde. Cette dernière escalada la muraille de la Corraterie à un endroit où les espions avaient constaté un relâchement de la surveillance.

Il était environ 2 heures 30 quand l’alarme fut donnée par une sentinelle intriguée par des bruits suspects. La section d’assaut avait été partagée en plusieurs pelotons. Le plus important devait prendre à revers la porte de Neuve. Les autres le couvriraient en s’emparant des portes de l’enceinte intérieure. La présence d’esprit d’un soldat qui fit tomber la herse de la porte de Neuve signifia l’échec de l’escalade. Les canons du bastion de l’Oye endommagèrent les échelles et compliquèrent la fuite des assaillants repoussés après une lutte d’environ trois heures.

Les troupes qui attendaient à l’extérieur prirent le bruit de la canonnade pour l’explosion de la porte de Neuve. Elles se mirent en mouvement, tambours battants et trompettes sonnantes, pour trouver porte close, pont-levis dressé et canons crachant la mitraille. Elles refluèrent alors en désordre vers Bonne et La Roche provoquant la « cacade » que Charles-Emmanuel reprocha à d’Albigny.

Le jour se leva sur 60 cadavres savoyards et 17 genevois. Treize prisonniers savoyards, tous nobles, furent jugés et pendus le jour même.

Militairement peu importante, l’Escalade eut pourtant un écho international considérable. Dans un contexte marqué par les guerres de religion, les Genevois et leurs amis y virent une miraculeuse délivrance qui renforçait l’image mythique de Genève façonnée dès l’époque de Calvin. Quant aux puissances catholiques, alliées ou amies de la Savoie, elles considéraient plus que jamais Genève comme un nid d’hérétiques à détruire. Sous la pression d’Henri IV, la paix fut signée à Saint-Julien en 1603. Pour la première fois, le duc avait été obligé de traiter Genève sur un pied d’égalité, ce qui équivalait à en reconnaître l’indépendance, même s’il n’avait pas expressément renoncé à ses prétentions. Dorénavant, la qualité d’Etat souverain de la République de Genève ne sera plus contestée. Dès 1679, Louis XIV accréditera même un résident dans ses murs.

Genève put compter sur la France tant qu’Henri IV vécut. Le souverain affirma le jour même de sa mort au délégué genevois Jacob Anjorrent : « Et encore que vous soyez mes subjects, je vous maintiendray comme si j’estoy vostre père ». Marie de Médicis, une fois Régente, poursuivit la politique de son royal époux quoiqu’elle ne portât pas les protestants dans son cœur, et la monarchie française continua dans cette voie pendant tout l’Ancien Régime.

Quant aux Genevois, leur volonté de liberté était soutenue par la conviction d’être un peuple élu. Capitale d’une idée, Genève apporta pendant toutes ces années la preuve que la survie d’un peuple se joue dans ses convictions spirituelles, son intelligence tactique, et les sacrifices matériels consentis par son courage.

(Emission du Comité Protestant des Amitiés Françaises à l’Etranger du dimanche 6 avril 2003, sur France-Culture à 8 h 25, texte dit par Antoine Carbonnier).
par le professeur Olivier FATIO,
Université de Genève
Lettre N°31

Bibl. O. Fatio et Béatrice Nicollier, Comprendre l’Escalade (essai de géopolitique genevoise), Ed. Labor et Fides, Genève, 2002.

Site Internet en rapport : www.geneve-ville.ch, rubrique « histoire », sous-rubrique : « Genève-cité du refuge »

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