Fleur de tabac

Fleur de tabac

L’histoire des plantes et des jardins présente des liens étonnamment forts avec le protestantisme français et ses ramifications internationales. Le Refuge huguenot y a contribué, bien entendu, par la nécessité de se nourrir en terre étrangère et l’opportunité de faire un commerce de produits végétaux insolites.

Par la nostalgie aussi, sans aucun doute, puisque les bonnes vieilles recettes de cuisine française requièrent des plantes aromatiques précises pour avoir le goût de chez soi. C’est ainsi que les huguenots de Fredericia apportèrent le persil au Danemark…

A Genève même, les réfugiés du midi de la France étaient les premiers à pratiquer le maraîchage comme une profession à part ; ils ont introduit la bette à côtes et le cardon si typique de la cuisine genevoise. A Berlin, il y a 300 ans, on se moquait certes de ces huguenots « gobes-grenouilles » et « mangeurs de haricots » mais on ne tardait pas à les imiter en plantant le chou-fleur, le petit pois, les asperges, le haricot justement, et dans des endroits abrités même l’artichaut et le melon. Un peu plus au nord-est, dans le Brandebourg, les champs de tabac marquent le paysage, de nos jours encore, d’une empreinte remontant à l’accueil des Réfugiés huguenots. En Irlande, les huguenots ont grandement stimulé le commerce des fleurs coupées au XVIIIe siècle. Les vins d’Afrique du Sud, vendus maintenant dans le monde entier, font partie, eux aussi, de l’histoire culturelle du Refuge huguenot.

Mais ce tableau serait fort incomplet sans l’évocation d’une véritable passion de la nature sauvage qui est le jardin de Dieu. Cette attitude n’est pas absente de l’œuvre théologique de Jean Calvin lui-même. Calvin est très sensible aux merveilles de la Création qu’il qualifie de « beau théâtre, « théâtre de la gloire de Dieu » plus précisément. Dans son commentaire sur le Psaume 104, Calvin compare le Créateur à un « agriculteur agissant en secret ». La foi en la Providence divine, associée à la culture humaniste des premiers protestants ne pouvait qu’encourager le développement de la science botanique. Et en effet, Montpellier en est l’un des berceaux dès le XVIe siècle, avec Guillaume Rondelet et ses élèves et, plus tard, au moment de la Révocation, Pierre Magnol dont le magnolia – qu’il n’a jamais vu mais qui lui a été dédié – rappelle le souvenir.

Beaucoup moins connu est Charles de l’Ecluse – ou Clusius – protestant originaire d’Arras, botaniste le plus important de la Renaissance. « Ses cultures de bulbes et de tubercules du Moyen Orient – jacinthes, iris, lis, fritillaires, glaïeuls, … et surtout tulipes – ont métamorphosé le jardin en Europe du Nord… » (G. van Zuylen). Charles de l’Ecluse est également un pionnier des excursions botaniques en haute montagne (dans les Alpes autrichiennes) et un initiateur de l’étude des plantes dites « inférieures » ; on lui doit un livre remarquablement illustré sur les champignons. Appelé « Prince des descripteurs » Clusius synthétise le savoir botanique de son époque et diffuse des plantes inconnues un peu partout. Le premier à introduire la pomme de terre en France – bien avant l’incontournable Parmentier – c’est Charles de l’Ecluse.

Il nous manque le temps de parler de la botanique genevoise du XIXe siècle – les de Candolle, Boissier et autres de réputation mondiale – du berlinois Humboldt, huguenot par sa mère et pionnier de la biogéographie et donc de l’écologie, des nombreux botanistes huguenots d’Amérique du Nord, de tant d’explorateurs, voyageurs et alpinistes huguenots – et des illustrateurs sans lesquels toutes ces découvertes resteraient bien vagues et ternes… Parmi les plantes ornementales de notre quotidien autant le Poinsettia que le Saintpaulia symbolisent et incarnent la tradition huguenote. Si vous désirez en savoir plus, un « Jardin huguenot » avec une exposition bilingue peut se visiter en Allemagne, dans un village près de Potsdam et de Berlin.[1]

Mais il y a quand même encore deux must : Olivier de Serres d’abord, gentilhomme du Vivarais en Ardèche et qui est grâce à son livre monumental « Théâtre d’agriculture » publié en 1600 le père de l’agronomie française. C’est dans ce contexte que Sully a parlé des fameuses « deux mamelles de la France », labourage et pâturage. Et ensuite les paysagistes et jardinistes, les huguenots créateurs de jardins dont le premier est Bernard Palissy. Palissy conçoit un jardin imaginaire rappelant l’Eden originel : « Je ferai, dit-il, un autant beau jardin qu’il en fut jamais au monde, hormis celui du Paradis terrestre. » Est-ce que ce mystérieux jardin refuge est resté un projet purement livresque ? Ou en trouve-t-on des traces matérielles dans la région de Beauvais ? Vous pourrez vous en faire une idée sur place en participant à une visite du Château de Troissereux, organisée par le Comité protestant des amitiés françaises à l’étranger le samedi 23 juin.

(Emission du Comité protestant des Amitiés françaises à l’Etranger, diffusée sur France-Culture, le dimanche 6 mai 2007, à 8h25, interprétée par Jean-François Akar)

par le pasteur Otto Schaefer, botaniste et théologien,


[1] Hugenottengarten Langerwisch/Jardin huguenot de Langerwisch, Strasse des Friedens 87, D-14 552 MICHENDORF, Ortsteil LANGERWISCH (à 11 km au sud de Potsdam), tél. 00 49-33205-50051, schaefer-guignier@t-online.de

Laisser un commentaire