Le port de Bergen

Le port de Bergen (gravure début XIXe s.)

Une des missions du Comité protestant des amitiés françaises à l’étranger consiste à maintenir des liens entre les descendants de huguenots du monde entier. Les familles huguenotes de l’étranger ont parfois gardé en mémoire leurs origines, mais souvent rompu leurs liens avec la France. L’histoire de la famille Dechézeaux est un exemple intéressant d’échanges et de solidarité familiale qui s’est perpétuée au delà des frontières, du XVIIe siècle à nos jours.

La famille Dechézeaux est originaire du hameau de Chézaux en Champagne. Selon une tradition orale, ils habitaient en Languedoc au XVIe siècle mais leurs biens furent confisqués au cours des guerres de religion, sous Charles IX. Une des branches de la famille se réfugia à l’Ile de Ré, les autres en Angleterre et en Allemagne.

Au XVIIe siècle, les Deschezaux de l’Ile de Ré, négociants, importent du bois de Norvège. A la Révocation de l’Edit de Nantes, ils sont victimes de persécutions en raison de leur attachement au protestantisme. Certains sont transférés à Marseille, enchaînés sur les galères du Roi.

Au XVIIIe siècle, la femme d’Etienne Daniel Dechézeaux a un frère Jacques Butauld qui s’est réfugié à Bergen[1], en Norvège, où il a été nommé Consul de France. Profitant de ce contact et des bonnes relations d’affaires avec la Norvège, le couple décide d’envoyer ses enfants à Bergen afin de les mettre à l’abri des persécutions. Bergen est à l’époque un port très actif, la capitale de la Norvège avant de céder la place à Oslo (au XIXe siècle) et la plus importante ville de Scandinavie. Mais c’est loin, et il faut imaginer l’état d’esprit qui pousse des parents à organiser le départ clandestin de jeunes enfants, et leur exil en Norvège[2], même en sachant qu’un oncle les accueillait !

Le fils aîné, Jean-Etienne, prend la succession de son oncle comme Consul de France à Bergen. A l’époque, ce poste était très intéressant car l’Etat français vendait aux pays neutres le butin des corsaires, constitué par les navires ennemis et leurs chargements. Etonnante situation : ces ventes passaient ainsi par l’intermédiaire des Consuls de France qui touchaient une commission et collaboraient avec les ambassadeurs du Roi qui les avait proscrits !

Jean-Etienne se marie en Suède[3] et a une nombreuse descendance féminine. Le nom de famille Dechézeaux s’éteint, mais se donne comme prénom aux descendants, jusqu’à nos jours.

Une sœur de Jean-Etienne, Catherine, se marie en 1749 avec Ludwig Lem dont le grand-père avait acquis l’exploitation forestière de Frônningen dans le Sognefjord, le plus long des fjords norvégiens. Cette entreprise, toujours en activité, est restée dans la famille à travers les siècles. Mais lorsqu’un incendie les ruine temporairement, les jeunes garçons sont alors pris en charge par la branche française qui les accueille à l’Ile de Ré.

Plus tard, un des petits fils, Aimé Lem, épouse Catherine Dechézeaux, une lointaine cousine issue de la branche restée en France. [4]

Les liens se maintiennent au XXe siècle.

Un petits fils de Jean-Etienne[5] et sa femme, restés en relation avec les cousins de l’Ile de Ré, entreprennent en 1902, un long voyage et passent quelques semaines avec eux à La Flotte-en-Ré.

Quelques générations plus tard, en 1949, Louis-Claude Gilard, un des descendants retournés en France, se rend en Norvège et en Suède dans le but de renforcer les relations avec la partie scandinave de la famille.

Une arrière-petite-fille de Jean-Etienne, Henriette Meyer, rencontre un homme d’affaires Norvégien, installé à Paris, Christen Olsen. Ils se marient et leurs trois enfants naissent en France ainsi que certains de leurs descendants pendant trois générations. Ainsi, encore une autre branche de la famille réintègre son pays d’origine, et c’est un descendant Dechézeaux, Einar Thrap-Olsen qui nous a transmis le récit de cette saga…

Au cours des générations, des lettres, souvent accompagnées d’arbres généalogiques, ont été échangées entre les branches de la famille française et norvégienne. Les deux branches n’ont cessé d’échanger des nouvelles, de s’épauler dans la détresse, à une époque où l’Union Européenne n’avait pas encore été imaginée.

(Emission du Comité Protestant des Amitiés Françaises à l’Etranger, diffusée sur France-Culture à 8h25, le dimanche 6 avril 2008, présentée par Alix Guiraud.)

Lettre N°41

Adapté du récit d’Einar Thrap-Olsen

Nous remercions M. Einar Thrap-Olsen des documents qu’il nous a transmis et autorisés à exploiter. Pour avoir accès au texte original et sa version en anglais, vous pouvez consulter son site : http://www.thrap.net/sagadeche.htm

Cette histoire a inspiré une dizaine de romans dont Les Dechézeaux à l’Ile de Ré avant 1685, Les Dechézeaux en Norvège après 1685, Un siècle de Consuls de France à Bergen, Les Demone à Rome au temps de Néron, Les Demonne en Mer Baltique sept siècles, La fusion des Mohn et Déchézeaux à Bergen.


[1] Bergen fut la capitale de la Norvège du XIIIes jusqu’en 1830 où elle dut céder le pas à Oslo

[2] en 1737

[3] En 1760 avec Wenche Jacobine von der Lippe issue d’une des grandes familles de Bergen

[4] Notons qu’un Gustave Dechézeaux, député sous Louis XVI fût guillotiné à Rochefort en 1793 pour avoir refusé de voter la mort du Roi. Il fût réhabilité l’année suivante – mais trop tard !

[5] Lauritz Meyer et son épouse Christine, les parents d’Henriette cité plus loin.

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