Le 7 juin, notre Comité Protestant des Amitiés Françaises à l’Etranger tiendra son Assemblée générale au cœur de la Brie, à Mazagran, entre Coulommiers et Rebais. La communauté protestante de Saint-Denis-les-Rebais connut à l’époque du Réveil une vitalité remarquable, avec son école protestante et fut le berceau des premières colonies de vacances pour les enfants parisiens. Au XVI°s, le fief de La Ferté, à une quinzaine de kilomètres au Nord de Mazagran, appartenait au premier Prince de Condé, Louis de Bourbon, chef du parti huguenot, dont le fils, Henri, le second prince de Condé, naquit à la Ferté-sous-Jouarre en 1552.

Nous profitons de cette occasion pour évoquer la destinée romanesque de Charlotte de Bourbon, Abbesse de Jouarre, puis Princesse d’Orange. Charlotte était la fille d’un Prince du Sang, Louis II de Bourbon-Montpensier. Cette branche de la maison de Bourbon était issue du bisaïeul d’Antoine de Bourbon, le père du futur roi Henri IV. La mère de Charlotte, Jacqueline de Longwy, professait la Religion Réformée et exerçait, par son courage et sa prudence, une grande influence sur la Régente Catherine de Médicis, et éleva sa fille dans la piété réformée.

Mais son père, qui voulait la déposséder de son douaire en faveur de son frère, l’expédia toute petite à l’Abbaye de Jouarre dont l’Abbesse était sa tante, Madame de Givry, si bien qu’au décès de sa tante, en 1559, Charlotte devint Abbesse de Jouarre à 13 ans. Fidèle à sa mère, elle protesta dans un acte devant notaire qu’elle était contrainte ! Elle perdit sa mère deux ans plus tard, mais s’instruisit dans les doctrines calvinistes avec la complicité d’un des Aumôniers de Jouarre et s’évada avec plusieurs de ses religieuses au début de l’année 1572. Elle avait vingt-cinq ans et avait passé plus de treize ans au couvent. Elle réussit à rejoindre sa sœur aînée, la Duchesse de Bouillon à Sedan, puis trouva refuge à Heidelberg chez l’Electeur Palatin Frédéric III. Cette « pauvre enfant », comme les nonnes appelaient leur Abbesse, était devenue une administratrice capable et avisée, car elle était une fille intelligente et consciencieuse.

L’Electeur palatin accueillit Charlotte comme sa fille. A la cour de Heidelberg, elle rencontra bientôt un autre exilé pauvre : Guillaume d’Orange-Nassau, Stathouder de Hollande. Charlotte, ex-abbesse de Jouarre, trois ans plus tard, le 12 juin 1575, devint, par son mariage calviniste, la troisième Princesse d’Orange. Cela fit du bruit en France où les calomnies d’inconduite fusèrent ! Elle fut le grand amour de Guillaume le Taiseux, dit le Taciturne, le père de la nation hollandaise. Charlotte avait des traits réguliers et de beaux yeux d’après ses contemporains. Elle avait une douceur de manières, un naturel, un manque d’affectation qui séduisit les hollandais. Elle réussit à gagner les bonnes grâces de Juliana, sa belle-mère, réputée être une redoutable matrone.

Charlotte se dévoua totalement à son époux, plus âgé qu’elle de douze ans, veillant sur sa santé, malgré les charges écrasantes et les fréquentes absences de son mari. Elle élevait les enfants de Guillaume et lui donna six filles : une naissance chaque année. Les deux premières, Louise-Juliana et Elisabeth étaient nées dans le Nord. Les quatre suivantes contribuèrent beaucoup à la popularité de leur père et reçurent le nom de provinces : ce furent Catherine-Belgique, Charlotte-Brabantine, Charlotte-Flandrine et Emilie-Anversoise. La résidence familiale de Guillaume, dont Charlotte était l’âme, fut successivement Dordrecht, Rotterdam, Utrecht et Breda, puis Gand et Anvers.

En 1581 le Prince d’Orange fut déclaré hors la loi et sa vie fut mise à prix, ce qui lui attacha encore plus les Pays-Bas. L’année suivante, les Provinces Unies dénonçaient leur allégeance à Philippe II d’Espagne et proclamèrent leur indépendance. Le soir du 18 mars 1582, Guillaume reçut presque à bout portant un coup de pistolet qui lui transperça les deux joues provoquant une grande hémorragie, mais il en réchappa. A la fin du mois la blessure se rouvrit, mais Guillaume survécut. Charlotte était épuisée par cinq semaines de veilles incessantes et sa santé craqua. Elle avait été profondément aimée et, pour sauver la vie de son époux, avait sacrifié la sienne. Elle mourut le 5 mai 1582.

L’Abbaye de Jouarre conserve le souvenir de « la pauvre enfant », Abbesse contre son gré, puis princesse d’Orange, dans un petit musée ouvert au public, non loin de sa célèbre crypte d’époque mérovingienne, l’une des plus anciennes de France. Les petites orphelines retrouvèrent bientôt une mère en la personne de Louise de Coligny, la fille de l’Amiral, mais ceci est une autre histoire.

(Emission du Comité, diffusée le dimanche 1er juin, à 8 h 25, sur France-Culture)

par le Pasteur Paul LIENHARDT
« La Lettre » N°20 de Novembre 1997

Une Réponse à “Charlotte de Bourbon, abbesse de Jouarre, princesse d’Orange”

  1. Hurpin dit :

    Madame/ Monsieur,
    Il existe un article ancien sur Charlotte de Bourbon dans une revue dont je n’arrive plus à retrouver les références (Mémoires de la fédération des sociétés historiques de l’Ile de France ???).
    Sans doute, M. le pasteur Lienhardt l’a-t-il consulté. pourrait-on m’aider à retrouyver cet article ? Il portait spécialement sur l’abbatiat de Charlotte et sur les circonstances romanesques qui l’amenèrent à s’exiler. L’article était aussi savant que vivant.
    Par avance merci et cordiales salutations

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