Lors de l’été 1572, un jeune protestant, Philippe Canaye, termine un séjour d’études à Venise après quelques années passées en Allemagne. Une lettre de son père, avocat à Paris, lui apprend le massacre de la Saint Barthélémy. Il décide donc de retarder son retour en France et d’accompagner à Constantinople, l’ambassadeur français. Pendant une année, il va parcourir l’Empire Ottoman, alors à l’apogée de son pouvoir et de sa splendeur, et passe trois mois à Constantinople.

Dans un récit qui ne sera publié qu’en 1897, il décrit [son récit ne sera publié qu’en 1897]minutieusement les pays du sultan, la ville et les habitants de Constantinople. À l’instar d’autres voyageurs contemporains en Orient, comme Guillaume Postel, il s’étonne de la tolérance religieuse pratiquée par les musulmans. Jamais on n’a vu, souligne-t-il, un seul martyre chrétien en Turquie ; le sultan « gouverne de telle façon tant de peuples si divers de langue, de religion et de costume, qu’il semble que tout son empire ne soit qu’une seule et même cité, tant est grande la paix et l’obéissance qui règne dans toutes ses parties. »

Ses commentaires les plus singuliers concernent la situation religieuse de la France, et ses critiques une exception dans la littérature de voyage du XVIsiècle. Par la bouche d’un certain Aschlit Murath – soi-disant bey en Barbarie, mais selon toute vraisemblance un personnage fictif, et donc porte-parole de l’auteur lui-même – Philippe Canaye critique l’intolérance religieuse de son temps. Il vise le roi, instigateur supposé du massacre de la Saint-Barthélemy, comme le pape et les huguenots : « Parlant des guerres de France, il [c’est à dire Aschlit Murath] en rejetait la faute sur le pape, et s’émerveillait beaucoup de voir, uniquement pour la religion, qui doit être libre, le roi se porter à détruire ses plus affectionnés et fidèles sujets. » Le bey musulman aurait suggéré au roi français une solution ‘à la turque’ pour éliminer le prince de Condé : « il ne fallait rien autre que, par des présents et de belles paroles, l’inviter à quelque solennel banquet ; et, quand il serait venu sans défiance dans le palais du roi, l’introduire seul en quelque chambre et l’y étrangler. Mort le chef, disait-il, jamais plus ne bougeraient les parties inférieures. »

Il déplore « que le traître et déloyal  » Roi très chrétien » », ait provoqué plus de cruautés « qu’un Turc né d’un père parricide, nourri et élevé dans le meurtre de tous ses frères. » Il « ne reprochait aux huguenots que de détruire les églises élevées à l’honneur et la mémoire des saints du Paradis. »

De retour en France, Philippe Canaye termine ses études et entre au service d’Henri III, puis d’Henri de Navarre, futur Henri IV, qui lui confie d’importantes missions auprès de princes protestants d’Allemagne, et de la reine d’Angleterre.

Président protestant de la chambre mi-partie de Castres, de 1595 à 1600, il fut apprécié pour son esprit de modération, d’équité et de tolérance envers tous les partis concernés.

Nommé juge protestant à la conférence de Fontainebleau de 1600, théâtre de la controverse opposant le huguenot Philippe Duplessis-Mornay à l’évêque d’Évreux, Jacques Du Perron, Philippe Canaye se déclare convaincu par l’argumentation de Du Perron… Peu après il se rallie au catholicisme à l’instar d’Henri IV, et plaide alors pour l’unité de la France sous l’égide d’une église catholique, nationale et gallicane plutôt que romaine et papale.

De 1601 à 1607, ambassadeur de France à Venise, il occupe un poste important, car la cité des Doges constituait, en ce début du XVIIe siècle, une sorte de plaque tournante de la diplomatie ouest-européenne vers l’Orient. Depuis les célèbres Capitulations entre  François Ier  et Soliman le Magnifique, traités d’alliance réglant les accords commerciaux franco-ottomans, les rois français entretenaient des relations régulières avec Constantinople.

Après toutes ces pérégrinations, Philippe Canaye meurt à Paris en 1610, quelques mois seulement avant l’assassinat du roi qu’il a si fidèlement servi.

 

par Christiane Guttinger, d’après un texte de Christina L. Griffiths

(Émission du Comité Protestant des Amitiés Françaises à l’Étranger diffusée sur France Culture, à 8h25, le  6 mars 2011)

 


[1] Son récit ne sera publié qu’en 1897.

[2] c’est-à-dire Aschlit Murath.

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